Acheter du café au Congo n'est pas seulement une affaire de qualité, c'est aussi un acte de solidarité

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Acheter du café au Congo n'est pas seulement une affaire de qualité, c'est aussi un acte de solidarité

Il y a encore dix ans, le café congolais était considéré comme l'un des pires que l'on puisse trouver sur le marché mondial, écrit le blogueur Ivan Godfroid. Depuis, la situation a complètement changé. En 2025, le Congo est entré pour la première fois dans le top 5 des meilleurs cafés d'Afrique.

Vous arrive-t-il de boire du café du Congo ? Les chances que j'obtienne une réponse positive à cette question aujourd'hui sont réelles. De nombreux endroits proposent aujourd'hui des cafés de spécialité du Congo, en particulier du Kivu. Il y a une quinzaine d'années, les choses étaient complètement différentes. Lorsque j'ai commencé à travailler pour Rikolto dans l'est du Congo en 2010, le café de ce pays était considéré comme le pire que l'on puisse trouver sur le marché mondial, et était donc invariablement coté avec un différentiel négatif important par rapport au prix de référence de la bourse du café. En fait, ce café ne pouvait être utilisé que dans des mélanges qui pouvaient atténuer quelque peu le mauvais goût.

Avec l'aide du célèbre expert en café Andy Carlton, nous avons alors entrepris une étude de la chaîne de valeur café pour comprendre comment nous pourrions remettre le café du Congo sur la carte du monde. Les exportations de café du Congo sont passées de plus de 130 000 tonnes au cours de l'année caféière 85/86 à à peine 8 000 tonnes en 10/11. Les raisons sont multiples et d'origine à la fois nationale et étrangère, mais notre question clé était la suivante : que faut-il faire pour rendre la chaîne de valeur café viable pour les quelques 120 000 familles de planteurs de café de l'est du Congo ?

Récompenser la qualité

La réponse à cette question était simple : les cultivateurs doivent apprendre comment la qualité de leur produit est récompensée par les consommateurs à travers un meilleur prix, et ils doivent ainsi s’approprier les méthodes de production de café de qualité, sans prendre de raccourcis. Or, à l'époque, il n'y avait qu'un seul prix pour le café au Congo, car tout le café congolais était franchement mauvais. Même ceux qui auraient fait des efforts de qualité n'auraient pas pu trouver d'acheteur, ils auraient obtenu le même bas prix que ceux qui laissaient leur café sécher dans la poussière au bord de la rue. C’est logique alors que la qualité avait été totalement négligée.

Le défi pour VECO (l’ancien nom de Rikolto à l’époque) était de créer un nouveau mécanisme de marché qui récompense la qualité et de trouver les bons partenaires commerciaux pour assurer sa durabilité. De cette manière, les agriculteurs peuvent expérimenter en pratique le fonctionnement de ce nouveau marché, et Rikolto peut commencer à préparer son retrait progressif.

Les coopératives sont devenues les pivots de ce mécanisme. En mettant en commun leurs maigres ressources, les producteurs de café sont devenus actionnaires et donc copropriétaires de leurs coopératives, et Rikolto leur a offert un mécanisme de levier qui a doublé leur engagement, afin qu'ils aillent plus vite. Avec cet argent, ils ont construit leurs propres microstations de lavage de café où les baies de café sont dépulpées mécaniquement à l'aide de méthodes simples mais efficaces, puis fermentées, lavées, séchées et expédiées. Et les résultats ont été à la hauteur des espérances ! Kawa Kabuya a été le pionnier qui a été le premier au Congo à remporter le concours national de qualité de l'AFCA, l'Association africaine du café de qualité. Six coopératives comptant en moyenne 2 500 membres chacune ont vu le jour dans le cadre du programme Rikolto. Une nouvelle ère du café a commencé.

Shakes Sivasingana, le directeur de Kawa Kabuya.

Les cinq meilleurs

Dix ans plus tard, Kawa Kabuya entre à nouveau dans l'histoire : en mars 2025, le Congo figure pour la première fois parmi les cinq meilleurs cafés d'Afrique dans le cadre du concours régional Taste of Harvest de l'AFCA. La liste des lauréats est traditionnellement dominée par l'Éthiopie, berceau du café arabica. Kawa Kabuya s'y classe quatrième cette année avec un score de 88,25 points, à un quart de point à peine du grand vainqueur. Une véritable percée pour le café congolais.

Cela semble être une avancée fantastique et une aubaine pour le chiffre d'affaires de la coopérative, mais est-ce bien le cas ? Hélas, au Congo, rien n'est jamais simple et direct. Shakes Sivasingana, directeur de Kawa Kabuya, énumère les problèmes.

Sur la cinquantaine de microstations de lavage que la coopérative a construites au fil des ans, seule la moitié est aujourd'hui en activité. En effet, les rebelles du M23 se sont emparés d'une grande partie du Nord-Kivu et, dans les zones occupées, il est désormais impossible de maintenir un contact régulier avec les microstations de lavage. Il est donc devenu difficile de faire le suivi du café et d'empêcher qu'il ne soit amené clandestinement en Ouganda.

Les personnes qui quittent les zones occupées pour se déplacer vers le nord, dans les zones encore contrôlées par l'armée congolaise, sont systématiquement arrêtées parce qu'elles sont soupçonnées de collaborer avec les rebelles, qu'il s'agisse d'un journaliste, d'un taximan ou d'un membre d'une coopérative de café, tout le monde est harcelé.

Malgré tout, la semaine dernière, Kawa Kabuya a trouvé le moyen de faire sortir de la zone tenue par les rebelles trois camions remplis de café provenant de microstations de lavage de la coopérative et de les envoyer à Butembo, mais l'agence de renseignement ANR les a interceptés. Ce n’est qu'après avoir payé une taxe totalement illégale de 500 dollars par camion, qu’ils ont pu continuer leur route. Imaginez, pour sauver le café du circuit illégal et le ramener dans le système contrôlé par l’Etat, on vous impose une amende ! C’est comme si au Congo on vous punit pour être un bon citoyen…

Les ennuis causés par les rebelles ne suffisent donc pas, les services gouvernementaux en rajoutent pour s'enrichir sur le dos des agriculteurs. Mais si cela peut sauver 27 tonnes de café parche de la saisie par les rebelles ou du vol par les contrebandiers, alors bien sûr, en tant que coopérative, vous n'hésitez pas, dans l'intérêt de vos membres, même si ces amendes ne se justifient absolument pas.

La valeur ajoutée d'une entreprise coopérative

Une bonne nouvelle est que quatre microstations de lavage, situées dans une autre région où les rebelles ADF/MTM terrorisent la population depuis un certain temps, sont à nouveau opérationnelles, maintenant que ces rebelles musulmans se sont déplacés vers l'ouest lorsqu'ils ont appris que l'armée ougandaise allait venir au Congo pour les combattre. Kawa Kabuya et Rikolto, avec le soutien du FIDA (Fonds international de développement agricole), ont pu leur fournir rapidement de nouvelles machines à dépulper le café afin qu'ils puissent à nouveau participer pleinement au succès de la coopérative et bénéficier du prix le plus élevé (20 % de plus que ce que les acheteurs locaux de café paient aux non-membres). Auparavant, la coopérative avait également effectué une collecte très appréciée de vêtements et d'ustensiles de cuisine pour tous les membres dont les maisons avaient été incendiées par les rebelles.

Cependant, un problème réel est que l'insécurité rend le renouvellement des certifications très difficile. Fairtrade s'est déjà retiré de l'est du Congo en 2022 pour ne pas mettre ses inspecteurs en danger. Une certification temporaire avec vérification à distance a été testée mais abandonnée, faute d'alternative. Deux années plus tard, Ecocert et Africert ont également abandonné la certification biologique dans la région pour la même raison. Or, pour une coopérative, la double certification Fairtrade/bio est vitale.

Fairtrade déclare aujourd'hui qu'ils sont en train de réfléchir à une nouvelle formule adaptée aux zones de conflit d'ici 2026 au plus tard, qui sera élaborée en comptant davantage sur un soutien local. D'ici là, de nouvelles certifications restent impossibles. Des négociations avec CERES au Kenya ont récemment été entamées en vue de reprendre la biocertification au Congo, et tout semble annoncer qu’ils sont disposés à le faire. Espérons qu'ils tiendront parole. Car cette biocertification est désormais liée à la nouvelle réglementation de l'Union européenne (EUDR), qui veut des preuves tangibles que le café (et les autres importations) provient de régions où il n'y a pas eu de déforestation après 2020. Par conséquent, tous les champs de café doivent être géolocalisés à l'aide d'un GPS.

Kawa Kabuya a déjà bien progressé dans ce domaine : 1.800 champs sont déjà sur la carte, les 700 restants sont encore inaccessibles en raison de l'occupation par les rebelles du M23. Sans leur coopérative, tous ces petits agriculteurs perdraient leur accès au marché européen. Aujourd'hui, ils sont bien informés et se préparent à remplir toutes les conditions à temps pour continuer à exporter du café vers l'Union européenne après 2025.

Des partenaires sur lesquels vous pouvez compter

L'accès au crédit, une condition essentielle pour acheter du café aux membres, souffre de la perception accrue du risque par les prêteurs. C'est ainsi qu'Incofin s'est retiré du Congo oriental après le non-remboursement d'un certain nombre de prêts. Au grand regret de Shakes, car Kawa Kabuya avait bien remboursé l'intégralité de son prêt à Incofin, mais elle aussi perd cette bulle d'oxygène financière au moment où elle en a le plus besoin.

Et puis il y a le problème de ces acheteurs qui, par manque de liquidités, conditionnent les paiements à la coopérative par la revente du café à leurs clients finaux. Cela peut facilement prendre plusieurs mois. La coopérative doit alors retarder son remboursement du prêt, ce qui prolonge inutilement la période sur laquelle les intérêts sont calculés, entraîne des pénalités de retard et érode sa marge bénéficiaire.

‘Rikolto devrait continuer à nous aider’, insiste Shakes, ‘à trouver des acheteurs plus diversifiés pour répartir nos risques, mais aussi à obtenir l'assurance que le paiement a lieu immédiatement après l'exportation, afin de ne pas plonger la coopérative dans un marasme de dettes et de ne pas freiner le flux des exportations. Nous aimerions également que Rikolto réengage les anciens partenaires principaux de Kawa Kabuya. Colruyt, Coffee Circle et Or Coffee, par exemple, de solides partenaires à long terme comme eux,  nous manquent aujourd’hui.’

Vieillissement accéléré

‘Nous l'admettons, nous avons connu des problèmes de qualité inattendus ces dernières années. Le vieillissement accéléré du café entre la récolte et l'exportation est le nom du phénomène que nous n'avions jamais vu auparavant dans toute la région. L'échantillon de café que nous avions envoyé avait été jugé bon par l'acheteur, qui avait ensuite donné son feu vert à l'exportation de l'ensemble du conteneur, mais à l'arrivée, deux mois plus tard, ce café s'est soudain avéré être devenu carrément mauvais et invendable au cours du voyage. Ce qui a entraîné d'énormes pertes.’

‘Rikolto nous a aidés à comprendre ce qui n'allait pas. Il a fallu adopter un nouveau concept, dénommé l'activité hydrique, ainsi qu'un nouveau dispositif pour mesurer cette activité. Deux cafés ayant la même teneur en eau, mais dont l'un a une activité hydrique élevée et l'autre une faible activité hydrique, se comporteront très différemment. L'un vieillira très vite et perdra tous ses arômes, tandis que l'autre restera bon jusqu'à deux ans.’

Nous le savons maintenant et nous avons également adapté nos techniques de séchage pour que la teneur en eau et l'activité hydrique soient désormais correctes : éviter le séchage trop rapide, car l'eau est alors piégée par le durcissement de la couche extérieure du grain de café, mais trop lent, ce n’est pas bien non plus, car des bactéries peuvent alors encore se développer à l’intérieur des fèves. Ces problèmes de qualité du passé sont aujourd’hui bien maîtrisés. J'espère donc que nous pourrons les reconquérir en tant qu'acheteurs fidèles.’

L'agriculture devient notre métier

‘Plus nous aurons d'acheteurs, plus nous pourrons augmenter le nombre de caféiculteurs à entrer dans une chaîne professionnelle du café qui récompense les efforts de qualité. Avec le soutien de Rikolto, nous nous concentrons également sur la diversification des cultures de nos membres, de sorte que des cultures vivrières sont également cultivées dans et à côté des champs de café, pour la consommation domestique et les ventes locales. De cette manière, les jeunes comprennent que l'agriculture est une profession honorable et viable et ils retrouvent un avenir. Et nous contribuons à améliorer la sécurité alimentaire.’

Ne nous laissez pas seuls

Pour la première fois depuis des années, nous constatons un changement d'attitude de la part de la communauté internationale. L'indifférence des 30 dernières années face à la tragédie de l'est du Congo cède peu à peu la place à une implication croissante et à une pression accrue sur les groupes armés, sur les pays voisins qui les soutiennent, sur le gouvernement de Kinshasa qui doit prendre ses responsabilités, sur les entreprises qui prospèrent grâce au vol de nos ressources. Ce serait merveilleux si une paix durable était enfin possible.’

‘Malgré toutes les difficultés, Kawa Kabuya a pu devenir la référence des coopératives de café de la région, avec le meilleur prix pour les agriculteurs, la meilleure qualité pour les acheteurs et une gouvernance démocratique transparente. Combien serions-nous mieux lotis si nos champs et nos routes étaient sécurisés, si l'armée et la police nous protégeaient au lieu de vivre sur notre dos, et si de plus en plus de gens dans le monde buvaient notre bon café ?’