‘Écoutons les filles, faisons éclater la manosphère’

Isabelle Verhaegen (Plan International België)

24 mars 2025
Opinion

L'égalité entre les hommes et les femmes dans le monde : il reste beaucoup à faire

‘Écoutons les filles, faisons éclater la manosphère’

Des progrès ont été accomplis ces dernières années dans la lutte pour une plus grande égalité entre les hommes et les femmes, mais selon Isabelle Verhaegen de l'ONG Plan International Belgique, il reste encore beaucoup à faire. « Écouter les filles et les jeunes femmes, reconnaître leurs besoins et leurs préoccupations spécifiques, briser la pernicieuse manosphère et rejeter les idées machistes toxiques ».

Il y a trente ans, le monde a franchi une étape significative en matière de droits des filles. Avec la Déclaration de Pékin, pas moins de 189 pays se sont engagés à œuvrer pour l’égalité des genres et l’autonomisation des femmes et des filles.

En 2015, dans le cadre des objectifs de développement durable (ODD), l’égalité des genres a de nouveau été valorisée, figurant comme le cinquième des 17 objectifs durables. Le monde s’est notamment engagé à éradiquer les violences sexuelles, lutter contre les mariages d’enfants et mettre fin aux mutilations génitales.

La semaine passée, à New York, les décideur∙se∙s politiques se réunissaient pour la CSW69, la réunion de la Commission on the Status of Women. Indépendamment du fait que ce nom soit particulièrement dénigrant pour une commission aussi essentielle – sérieusement, « le statut des femmes » ?! –, la question qui y était débattue était cruciale : trente ans après la Déclaration de Pékin et dix ans après l’adoption des ODD, où en sommes-nous réellement en matière d’égalité des genres ?

Un aperçu de la réponse a déjà été fourni plus tôt cette année avec le Gender Equality Index 2024. Ce rapport de l’Institut Européen pour l’Égalité de Genre révèle notamment que : 17 % des répondant∙e∙s pensent que les femmes exagèrent souvent leurs accusations d’abus sexuels ou de viol, que 27 % des hommes (et 15 % des femmes) considèrent que le harcèlement sexuel au travail est normal, et que 21 % estiment que les femmes qui expriment leur opinion en ligne doivent accepter d’être la cible de commentaires sexistes, humiliants et/ou offensants.

Ces chiffres confirment ce que nous constatons sur le terrain : certes, des progrès ont été réalisés, mais plusieurs signaux d’alarme doivent être déclenchés – cinq, pour être précis.

1. À travers le monde, 122 millions de filles ne vont pas à l’école. Elles se heurtent aux normes sociales, sont contraintes d’effectuer des tâches domestiques ou sont mariées très jeunes. Celles qui ont la chance d’être scolarisées doivent encore affronter de nombreux obstacles, qu’il s’agisse de stéréotypes ou problèmes concrets comme l’absence d’infrastructures sanitaires adéquates.

2. Pour les filles et les femmes, l’intimidation et la violence restent trop souvent la norme. Dans le monde, 60 millions de filles subissent des agressions à l’école. Plus d’un tiers des jeunes (15-19 ans) considèrent qu’un mari est en droit de frapper son épouse dans certaines circonstances.

3. Santé (sexuelle). Quelle est la principale cause de mortalité chez les adolescentes ? Les complications liées à la grossesse et à l’accouchement. Les filles ont un accès insuffisant à des informations sur la sexualité, la contraception et la santé, ce qui les empêche de faire des choix éclairés. Pire encore, elles sont de plus en plus nombreuses à se voir refuser le droit de disposer de leur propre corps.

4. En temps de crise humanitaire ou autre, les filles sont confrontées à des défis spécifiques. La crise climatique, par exemple, complique l’accès à l’éducation des filles au Sahel, les expose davantage aux violences (sexuelles) et les force plus souvent à se marier à l’enfance. Pourtant, les décideur∙se∙s politiques et les travailleur∙se∙s humanitaires prennent encore trop peu en compte leurs besoins spécifiques.

5. La voix des enfants et des jeunes, et en particulier des filles, est trop peu entendue. Une étude de Plan International révèle que 61 % des filles et jeunes femmes engagées dans l’activisme subissent des répercussions négatives en raison de cet engagement.

Un monde où chaque fille est libre d’être elle-même et de devenir une femme indépendante est un monde meilleur pour toutes et tous.

Les participant∙e∙s à la CSW69 dresseront sans doute un bilan avec bien plus de nuances que ce que permet cet article. Mais au nom de cette nuance, nous ne devons pas perdre de vue une réalité essentielle : l’égalité des genres – qui n’est rien d’autre que l’égalité des droits pour chaque individu – est devenue une cible facile pour les coups. Quels gouvernements signeraient aujourd’hui, avec la même conviction, la Déclaration de Pékin ? Qui adhérerait volontairement aux objectifs de développement durable (ODD) ?

Malheureusement, après des années de progrès, il semble que nous fassions marche arrière. Il est certainement positif que notre gouvernement fédéral ait explicitement intégré « l’égalité des droits et des chances pour les femmes et les filles » dans le chapitre « Coopération au développement » de son accord de coalition, mais nous attendons bien davantage.

Écoutons les filles et les jeunes femmes, reconnaissons leurs besoins et leurs préoccupations spécifiques, faisons éclater la pernicieuse manosphère et rejetons les idées machistes toxiques. Un monde où chaque fille est libre d’être elle-même et de devenir une femme indépendante est un monde meilleur pour toutes et tous.

Isabelle Verhaegen est directrice nationale de Plan International Belgique. Cet article d'opinion est distinct de l'éditorial de MO*.